|
|
La loi d'analogie
|
|

Dans l’introduction générale ont
été esquissés certains rapprochements entre notions, telles ceux entre
corporéité, quantité, terre, support, substance et « mentalité de la
Tortue ». Cette manière de rapprocher certaines notions constitue une
application de la loi fondamentale des sciences traditionnelles : la loi
d’analogie.
DEFINITION DE L’ANALOGIE
L’analogie signifie dans le
langage courant correspondance. Cependant, toute correspondance n’est pas
analogie au sens traditionnel du terme. Etymologiquement, analogie signifie
« parole, discours » (du grec, logos) en rapport avec
« le haut » (du grec, ana-), procédant de lui. Le Logos
doit être entendu comme connaissance. Le rattachement de celle-ci à la parole
se fait par imitation (par analogie justement) du Verbe divin (1), présent dans
toutes les traditions et à l’origine du monde (2). Notons également que la
présence d’un haut implique celle d’un bas. Dans le préfixe « ana- »
est donc supposée une relation entre le haut et le bas.
Il convient, pour comprendre la
portée de la définition de l’analogie, de souligner que l’entièreté du monde
dans lequel nous vivons apparaît comme un reflet de principes supérieurs.
Chacun de ces principes se manifeste via de multiples correspondants dans les
corps, les pensées, les actions, etc (3). Ainsi, le principe de cyclicité se
retrouve dans de multiples individus par exemple, tant corporellement, que
mentalement, que dans les types d’actions, etc. Les circulations sanguine et
nerveuse, les modifications émotionnelles, les actions répétitives en forment
des illustrations. Le « microcosme » n’est pas seul concerné. A une
échelle plus élevée, le « macrocosme » obéit aux mêmes lois cycliques
: cycles diurne, mensuel annuel, général (embrassant l’existence).
« Microcosme » et « macrocosme » sont bâtis en analogie.
Nous retrouvons en divers sens le bas correspondant au haut. L’analogie,
procédant du haut vers le bas, consiste donc à partir des principes pour les
appliquer aux conditions de notre monde. Quant à la démarche d’apprentissage de
l’analogie, elle part de ce qui est immédiatement accessible pour nous, vu
notre état humain (4), pour remonter vers les principes. L’observation, exercée
à partir des connaissances d’ordre doctrinal, forme un bon support. En menant
celle du couple humain, par exemple, nous retrouvons la polarité masculin –
féminin, d’ordre universel, nommée yang – yin dans la
terminologie extrême orientale. Nous pourrions écrire la même chose s’agissant
des cycles. Pour figurer l’analogie, nous pouvons recourir au diagramme
suivant.

Ce diagramme n’est
pas complet, toute représentation symbolique présentant un degré d’imperfection
(5). Une vue plus principielle correspondrait à ceci :

Un principe se reflète
par un centre, de nature relative, placé sur le plan de réflexion (figuré ici
par un point sombre) (6). La notion de réflexion suppose un certain
renversement des rapports entre le haut (ce qui dépasse notre état présent) et
le bas (notre état présent), comme un miroir inverse l’image. En se regardant
dans une pièce d’eau, le reflet semble regarder le haut, tandis que la source
regarde vers le bas.
L’analogie s’applique en sens inverse, ce qui est
symbolisé de diverses manières par les traditions. La figure de l’arbre inversé
se rencontre par exemple fréquemment (7). Cet arbre, dont les racines plongent
dans le ciel et dont feuillages et branches se déploient en bas, montre
l’origine (les racines) placée en haut et le déploiement de ses possibilités
(feuillage et branchage) en bas. Le tronc représente l’axe vertical assurant la
continuité et le lien entre le principe et ses manifestations (comparable à
l’axe vertical du schéma situé plus haut). Dans la manifestation sensible,
reflétant un état supérieur, les arbres se présentent de manière inversée par
rapport à son prototype principiel : racines en bas et branches et
feuillage en haut. La notion de reflet suppose également une certaine
déformation, connexe de l’imperfection de ce qui est manifesté. Ainsi, la
figure du cercle parfait ne se rencontre jamais dans la manifestation. Les
trajectoires des astres, par exemple, sont elliptiques. L’ellipse est obtenue
en dédoublant le centre d’un cercle et en maintenant constante la somme des
distances d’un des points de sa circonférence avec ses deux foyers (analogue du
rayon du cercle). Nous voyons que le propre du plan de réflexion est de
dualiser.
Le
centre relatif
reflète le principe qui en est à l’origine. Le
propre d’un centre, analogue du
pouvoir, est de régir ce qui se situe autour de lui, à sa
périphérie. Il
regroupe autour de lui les divers éléments
manifestés qui se placent sous sa
« juridiction », en même temps qu’il
les produit et les contient à un
degré éminent. Ces éléments
manifestés sont représentés par la
circonférence,
symbole du monde (8). On devine que le centre entraîne tout le mouvement et
fournit le point de référence à partir duquel les divers points du cercle
peuvent être rapprochés analogiquement (9). Les points de la circonférence sont
tous liés entre eux par une soumission commune à un même principe. Dès lors,
toute série d’objets, d’êtres, d’événements constituant les reflets d’un
principe leur étant commun peuvent être étudiés les uns par les autres en
fonction de ce principe. En sachant le comportement d’un des éléments d’une
série, nous pouvons l’étendre par analogie aux autres éléments de la même
série, par la connaissance du principe les animant. Géométriquement, un cercle
se trace en prenant son centre et en désignant tous les points situés à égale
distance de lui. Graphiquement est ainsi traduite la relation d’interdépendance
entre les éléments manifestés et leur participation à un centre unique (10).
L’interdépendance ainsi envisagée résout la question de « l’influence des astres ». Les planètes du système solaire et les signes zodiacaux, pour citer les principaux facteurs astrologiques, étant intégrés dans notre monde se soumettent au principe de celui-ci, à son centre. Ils appartiennent à une série indéfinie comprenant entre autres certains de nos actes, capacités, etc. Par la connaissance du mouvement des astres (11), il est possible d’étudier les variations dans les êtres et les situations, le mouvement n’étant que l’analogue spatial du changement. En connaissant le comportement propre d’un astre dans un thème, nous pouvons remonter à son principe, puis appliquer ce dernier à l’ensemble des faits de l’existence d’un individu, en redescendant. Ce mouvement vertical dans les deux sens est celui de l’analogie. Ce terme insiste sur le haut. La prééminence est ainsi accordée aux principes.
LE SYMBOLE
Les instruments
de l’analogie sont les symboles, auxquels nous venons de recourir. D’une manière générale, la Tradition
utilise ceux-ci pour exercer sa fonction de transmission (12). Le symbole
concentre en lui les correspondances entre divers objets. Etymologiquement,
symboliser (grec syn bolein) signifie « lancer ensemble,
unir ». Il s’oppose à diaboliser (grec dia bolein), « lancer
en travers, séparer » (13). Notre monde humain, composé des éléments s’y
manifestant, ne constitue lui-même qu’un vaste symbole des réalités d’ordre
supérieur. Les symboles ne sont ainsi pas nécessairement graphiques : ils
peuvent être sonores, tactiles, mentaux, gestuels, etc. Les écritures traditionnelles,
en ceci complètement différentes des modernes, sont fondées sur le symbolisme.
La calligraphie chinoise en offre un exemple. Prenons le pictogramme (14)
représentant l’homme (Ren ou Jen).


Le pictogramme de
l’homme : Ren ou Jen
Le pictogramme Ren comporte de multiples analogies,
coexistant entre elles. Il met en relief la principale caractéristique
corporelle de l’être humain : la station debout. Cette position le place
comme intermédiaire entre le Ciel (le haut, le yang) et la Terre (le
bas, le yin) (15). Il touche le sol de ses pieds et le ciel de sa tête.
Il existe toujours un ordre d’exécution des traits pour effectuer une
calligraphie. Tout étant symbole des réalités supérieures, l’ordre d’exécution
a une signification. Lors du tracé du
signe de l’homme, la main réalise deux traits, toujours de haut en bas. Ceci
montre que le rôle de médiateur entre Ciel et Terre s’exerce en faisant
descendre les influences célestes sur la Terre (16). Le ciel que nous
connaissons représente le Ciel, et la terre que nous connaissons la Terre. Le
Ciel représente les qualités, les attributs qui prennent la Terre comme support
de manifestation (17). Dans la Bible, Adam, prototype de l’homme, reçoit le
pouvoir de nommer les choses et les êtres (Genèse 2.19 et 2.20), ceci représentant son pouvoir sur le
monde manifesté. Il conduit les influences célestes sur les terrestres,
conformément à son rôle de médiateur. Une autre signification est présente dans
le pictogramme traditionnel. La figure de l’homme offre deux traits. Ceci
symbolise à l’évidence la dualité présente en lui. Corporellement, on observe
la symétrie relative de l’apparence physique : deux pieds, deux mains,
deux yeux, etc. Plus subtilement, il s’agit des deux aspects yin et yang
de l’être, féminin et masculin, passif et actif, malléable et ferme, etc. Le
trait de gauche se nomme Bie et est yang, le trait de droite se
nomme Fu et est yin. Le premier trait est grand, le second petit,
deux complémentaires à rapprocher de la dualité yin/yang,
principe d’ordre universel. Ceci nous ramène naturellement au rôle médiateur de
l’être humain, le Ciel étant yang et la Terre yin.


ANALOGIE
ET SYNTHESE
L’analogie suppose le
développement de l’esprit de synthèse. Par synthèse, il ne faut pas entendre
syncrétisme. Le syncrétisme ne constitue qu’une accumulation de diverses
données auxquelles l’être humain ne confère qu’après coup une unité, alors
toute artificielle. Au contraire, la synthèse exige de comprendre l’unité
essentielle de toute chose, avant éventuellement de redescendre jusqu’à ses
applications « concrètes ». L’image de la Tortue et de l’Aigle
correspond également à la différence entre synthèse et syncrétisme. Le
syncrétisme forme l’aboutissement de la démarche analytique, que la science
moderne revendique haut et fort et que nous lui accordons volontiers. L’analyse
se définit usuellement comme l’examen ou l’opération permettant d'isoler ou de
discerner les différentes parties d'un tout. Le terme comporte pourtant quelque
chose de plus, très révélateur sur l’état d’esprit moderne. A regarder la
manière dont il est formé, nous constatons qu’il est constitué du radical ana-
et du suffixe -lyse. Le premier indique le rapport de bas en haut, tel
qu’il figure dans le mot analogie. Le suffixe -lyse révèle quant à lui
la nature véritable de l’analyse. Il signifie « dissoudre ». Ainsi,
l’instrument de la science moderne révèle explicitement qu’il vise à rompre, à
perdre le lien entre le bas et le haut,
à rompre (illusoirement) le lien
qui nous rattache aux principes. Il s’agit d’un moyen de décomposition. La
science moderne ne cache donc même pas son caractère essentiel qui est de
mettre fin à toute possibilité de rapport avec le haut. C’est alors le bas, le
quantitatif qui prévaut, tirant à chaque instant vers un degré inférieur,
conformément à sa nature. Le propos de l’analyse est de séparer toute cohésion,
de n’envisager qu’une multiplicité de phénomènes dont on espère que la chance
permettra d’en tirer quelque vérité. La mentalité enseignée dans le monde
moderne expose que c’est en divisant les éléments que l’on apprend à connaître.
Nous en voyons des applications dans tous les domaines : médecine
(division du corps humain et de ses fonctions), psychologie (on dissèque
l’individu), informatique (le codage divisé), etc. A l’opposé, le symbole,
principal véhicule d’expression de l’analogie, permet de relier synthétiquement
entre eux des éléments divers. Il s’agit de saisir l’ensemble d’un trait, d’un
coup d’œil. Le pictogramme chinois de l’homme, que l’on peut embrasser d’un
regard et comprenant bien plus de choses qu’il n’y paraît, nous paraît en
former une illustration accessible.
Dans l’approche moderne, ce que
l’on apprend à un endroit ne sert pas à un autre, en vertu de la division dont
elle procède. Les mécanismes de raisonnement retrouvés en français, par
exemple, ne servent pas dans la compréhension de la physique (en dehors du fait
d’indiquer le code pour lire les textes scientifiques qui, eux, permettent
d’aborder la physique). Il en résulte une myriade de petits groupes incapables
de se comprendre véritablement entre eux, autrement que par une communication
superficielle par l’intermédiaire du langage. Lorsqu’on souhaite aborder une
nouvelle discipline, il faut tout réapprendre, d’où l’épuisement mental, le
surmenage, le déséquilibre comme conséquences de qui s’y livre, souvent
par contrainte (la voie scolaire) (21). Les sciences traditionnelles, procédant de
la synthèse, ne comportent pas cet inconvénient. Nous y retrouvons le même
esprit que l’on découvre, approfondit et pratique via diverses formes, comme
autant de vêtements. Les seuls traits communs de la science moderne résident
dans la méthode employée, encore qu’elle soit flottante dans sa définition,
et dans son caractère quantitatif.
A l’idée de synthèse correspond
l’intuition. Celle-ci est une faculté d’un ordre incomparablement plus élevée
que le raisonnement, comme nous aurons l’occasion de l’expliciter encore
davantage par la suite. Selon Littré, l’intuition est la « connaissance soudaine, spontanée, indubitable, comme celle que
la vue nous donne de la lumière et des formes sensibles, et, par conséquent,
indépendante de toute démonstration. Vérité d'intuition ». Cette
définition a ses limites. Le terme provient du latin intuitionem,
de intueri, de in (en, dans), et tueri (voir). L’intuition
consiste à rentrer dans le cœur des choses, donc dans leur principe.
Cette
faculté est d’ordre supra individuel et tire sa puissance du Principe lui-même.
La Tradition se sert du Soleil et de la Lune pour symboliser cette
intuition : le premier est connaissance directe et la seconde connaissance
réfléchie. Le symbolisme, relevant d’une connaissance réfléchie, sert à
exprimer ce qui dépasse les conceptions ordinaires de l’être humain. Les
conditions actuelles de l’humanité, sa dégradation, font que ce véhicule nous
est nécessaire pour rendre intelligibles les données traditionnelles et pour
suivre un cheminement spirituel.

| L'association |
Textes en libre accès |
Livres,
Articles, Etudes de thèmes |
Cours |
Bibliographie |
Contact |
Forum |
Liens |