René
Guénon
La crise du monde moderne
Editions Folio essais
Le monde moderne occupe la
dernière phase
d'un cycle plus vaste, le Manvantara
selon la terminologie hindoue. Cette dernière phase est
nommée Kali-Yuga,
l'Age de Kali, période de crise, c'est-à-dire de
jugement
et de discrimination. Elle a commencé voici plus de 6000
ans,
au-delà des limites connues par les historiens modernes. La
fin
d'une vie humaine est une époque de rigidification suivie
d'une
dissolution. Par analogie, la fin du cycle concernant la
présente humanité répond au
même
schéma. Dans son ouvrage, René Guénon
décrit à la lumière de la Tradition
cette
période difficile et troublée. L'ouvrage se veut
abordable et ne rentre pas dans des considérations
"techniques"
poussées.
Après un bref avant-propos,
à ne pas
négliger, le livre s'ouvre sur des considérations
sur la
théorie des cycles. Le temps n'a pas seulement un
caractère linéaire, mais est essentiellement
cyclique. La
réduction du temps à son aspect
linéaire a servi
aux modernes à fonder leur vision progressiste (au sens de
mouvement vers le mieux et se prolongeant indéfiniment) de
l'histoire, de la société, de la connaissance,
etc. La
sauvagerie caractérisant le monde moderne, et à
laquelle
n'échappent pas les nations se prétendant
"civilisées", devrait faire pourtant douter de la
validité de ce dogme évolutionniste... Que l'on
songe
à ce monde en guerre permanente sur tous les plans auquel il
a
accès : militaire,
économique (la concurrence, la prédation des
multinationales), social (coexistence de fortunes et de la
misère la plus noire, celle-ci nourrissant
celle-là) !
Tous ces indices révèlent la pente descendante
empruntée par notre monde, proche de sa fin. Tout cycle
connaît une phase ascendante et une phase descendante.
René Guénon, dans La crise du monde moderne,
expose
les grandes distinctions entre Tradition et monde moderne. Une des
distinctions fondamentales réside dans le contenu et les
places
respectives de la connaissance et de
l'action. La mentalité moderne assure la primauté
à l'action. La connaissance n'y joue qu'un rôle
auxiliaire.
Un exemple de ceci se retrouve dans la science moderne,
s'élaborant avant tout à des fins industrielles
et
militaires (les crédits nécessaires à
la recherche
venant de ces domaines !). L'esprit traditionnel place au contraire la
connaissance au-dessus de l'action, celle-là dirigeant le
mouvement de celle-ci. Encore faut-il préciser que la
manière d'envisager la connaissance diffère
radicalement
selon que l'on envisage les choses d'un point de vue traditionnel ou
moderne. La connaissance moderne procède de
l'étude des
phénomènes et se limite ainsi à eux.
Le monde
phénoménal étant celui de la
multiplicité,
les savoirs modernes se présentent comme un
bric-à-brac
non unifié qui ne peut engendrer que des
spécialistes,
aux vues limitées à leur discipline. La
connaissance
traditionnelle procède au contraire de l'Unité et
des
principes. La "spécialisation" n'y consiste qu'en des
applications particulières de principes dépassant
par le
haut les contingences. La partie supérieure n'y est pas
perdue
de vue, bien au contraire. René Guénon souligne
que
l'action coupée de la contemplation (connaissance)
dégénère rapidement en agitation
stérile et
destructrice, ce qui est aisément constatable dans
l'histoire et
les comportements récents.
Une autre déviance de
l'époque
moderne, en étroite corrélation avec le principe
de
division présenté au paragraphe
précédent,
est l'individualisme, auquel l'auteur consacre des
développements fournis et précis.
L'individualisme peut
se définir comme "la négation de tout principe
supérieur à l'individualité"
(René
Guénon, opus cité, p. 101). Cependant, si
l'être
humain avait en lui-même sa propre raison d'être,
pourquoi
mourrait-il ? La présence de la mort est
révélatrice, de même que celle de
la naissance, de l'état de subordination de l'homme
à
quelque chose le
dépassant. L'être humain ne maîtrise pas
les deux
moments cruciaux de son existence, les deux portes de celle-ci.
Isolé en lui-même, coupé de sa
partie supérieure, l'individualiste perd toute
possibilité de se réaliser, de retrouver son lien
avec
l'Unité. Il s'arroge le droit de discuter de tout et de
faire
prévaloir sa propre tournure d'esprit sur celle des autres,
quel
que soit son degré de capacité effective.
L'individualisme a de plus des conséquences sociales
importantes. Une collectivité est une somme d'individus. Si
chacun de ses membres se considère coupé des
autres,
comment la
cité pourrait-elle fonctionner harmonieusement ?
René
Guénon intitule un de ses chapitre "Le chaos social". A cet
endroit,
il expose des considérations sur le désordre
affectant
l'ensemble du monde moderne. Plus personne n'est à une place
correspondant à sa nature, la hiérarchie se
disloque.
L'auteur développe ici surtout la question de la
démocratie.
Le livre se termine sur la
prépondérance accordée au
matériel par la
civilisation moderne, ainsi que sa conséquence
immédiate
: l'emploi systématique de la force pour répandre
ses
idées et son
mode de vie, aussi aberrant soit-il. Le colonialisme n'en a
été qu'un des avatars et la lutte se poursuit
aujourd'hui
par l'économie et par la guerre. Les dernières
pages de La crise du
monde moderne
évoquent quelques conditions du redressement, du
rétablissement de la Tradition. Toutefois, rien de
conséquent ne se produira avant que "la Roue ait
cessé de
tourner" et que s'inaugure un nouveau cycle.