Cet ouvrage de
plus de trois cents pages constitue une entrée en
matière
de premier ordre dans le domaine de la Tradition. Pour aborder
l'œuvre
de René Guénon, nous conseillons
l'étude de ce
livre. Initialement, ce dernier était une thèse
de doctorat que les "sorbonnards" orientalistes de l'époque
ont
refusée, car dépassant très largement
leurs
conceptions étroites. Rappelons qu'une des manies des
occidentaux modernes est de croire que leurs méthodes et
conceptions sont les meilleures et les seules concevables. En vertu de
ceci, ils se sentent
plus aptes à comprendre une doctrine que les
dépositaires de cette dernière
eux-mêmes ! Reste
que leurs productions,
comme le souligne René Guénon, ne sont
qu'érudition, accumulation de données sans
connaissance
ni présentation de leur cohérence. Il s'agit de
syncrétisme,
de
"bric-à-brac", conforme aux tendances universitaires
modernes. L'
Introduction
générale aux
Doctrines Hindoues fait au contraire œuvre de
synthèse.
Tout s'y ordonne
autour du Principe, seul garant de la cohérence.
René
Guénon cherche à faire comprendre en quoi
l'application
de la
mentalité occidentale aux doctrines orientales a
engendré
confusions et incompréhensions. Il s'agit d'une critique
appliquée par exemple à l'emploi des
méthodes
scientifiques modernes (analytiques et syncrétiques) pour
étudier les Traditions (reposant sur l'analogie et la
synthèse). L'analyse ne permet pas la
compréhension de
l'analogie (
lyse signifie
décomposition,
logos
connaissance). De même, le syncrétisme (assemblage
de
divers
éléments) ne sera jamais une synthèse
(réunion de divers éléments par un
principe leur
donnant leur existence). Il ne suffit pas par exemple de mettre
ensemble les divers
composants corporels d'un être humain pour obtenir un
être
humain vivant...
Malgré son
titre, les développements de cet ouvrage
dépassent
largement le strict
cadre de l'Hindouisme. Ceci se comprend dans la mesure où la
Tradition est une, seuls les modes d'exposition de celle-ci variant.
Cette variation répond à la nécessaire
adaptation
aux traits des divers peuples, lieux et époques. Ainsi, si
la
doctrine est exposée
ici dans les
termes hindous, son contenu demeure valable pour aborder toute autre
Tradition. Beaucoup des développements sont d'ailleurs
consacrés à la Tradition conçue de
manière
générale. L'ouvrage s'articule en quatre parties :
- Première Partie : Considérations
préliminaires
- Deuxième Partie : Les modes
généraux de la
pensée orientale
- Troisième Partie : Les doctrines hindoues
- Quatrième Partie : Les
interprétations occidentales
Le livre débute par la
distinction entre
esprit oriental et mentalité occidentale. Cette distinction
peut prêter à confusion pour les lecteurs
contemporains.
Rappelons en effet que l'
Introduction
fut publiée en 1921. A ce moment de l'histoire , il existait
encore une différence assez tranchée entre Orient
et
Occident. Depuis cette époque, constatons que
la mentalité occidentale a envahi presque toute la
planète. En sorte que la distinction entre esprit oriental
et
mentalité occidentale correspond en fait à celle
entre
esprit traditionnel et mentalité moderne. Il ne faut pas
l'entendre de manière strictement géographique,
même s'il demeure que l'orient est resté de
manière
générale plus traditionnel que l'occident. Bien
entendu,
tout l'exposé réalisé par
René
Guénon respecte ces données. En recourant aux
termes
"orient" et "occident", il partait d'une situation valable à
son
époque et entendait détromper sur les
insinuations de
l'orientalisme officiel. Un des buts de l'
Introduction est de
mettre en
lumière les problèmes pouvant se
présenter
lorsqu'un occidental souhaite étudier la Tradition. Elle
"débroussaille" en quelque sorte le terrain en soulignant
les
préjugés nuisant à la
découverte de son
essence.
René Guénon y met
en lumière
deux "notions"
essentielles : la métaphysique et la Tradition. La
première est la connaissance immédiate (sans
intermédiaire) de tout ce qui dépasse (
méta-)
la nature (
physis).
Il s'agit du Principe. La
seconde est le mode de transmission de cette connaissance, ou
plutôt des moyens d'accéder à celle-ci.
L'auteur se
livre à des comparaisons avec d'autres domaines, comme la
théologie, la religion, la philosophie, afin
d'écarter
les confusions
toujours concevables. L'ensemble vise à dégager
le but
final proposé à
l'être humain : la réalisation
métaphysique.
Celle-ci est le retour de l'homme à sa véritable
nature,
au-delà de son inidividualité limitée
et
contraignante.
Dans toute une partie des
développements, l'auteur
rentre
plus spécifiquement dans la Tradition hindoue. Nous pouvons
distinguer deux volets dans cette étude. Le premier volet
décrit les grands piliers de cette Tradition :
unité
malgré la
diversité ethnique de l'Inde, écrits fondamentaux
(
Vêda),
notion de
dharma
("loi"), institution des castes, conceptions de la
"Divinité". Le second volet expose les divers points de vue (
darshanas) de
la doctrine hindoue. A ce propos, insistons sur le fait que ces points
de vue sont tous compatibles entre eux en vertu de l'Unité
qui
les englobe. Il ne s'agit pas de systèmes "philosophiques",
de
systèmes de pensée, ou d'écoles
rivales, etc. La
mentalité moderne se montre prompte à
opposer les points de vues, à en souligner les
différences et à les considérer comme
inconciliables (nous en trouvons un exemple dans les ouvrages de
Marcel Granet sur la Tradition chinoise). Ce serait une erreur
d'appliquer ce schéma
de pensée, artificiel, à toute Tradition.
L'Unité
comprend en effet tout ce qui se manifeste. Les diverses approches de
cette
Unité (ce que sont les
darshanas
dans la Tradition hindoue) correspondent à un ou plusieurs
aspects de
celle-ci. Nous pouvons comparer ceci à un objet que l'on
regarde
sous différents angles : l'objet présente des
différences selon la perspective choisie, mais ne perd pas
pour
autant sa nature globale. René Guénon emploie une
autre
comparaison faisant bien sentir ce dont il s'agit. A la page 215 de son
opus, il écrit "l'attitude [consistant à opposer
les
divers points de vue comme s'ils étaient des
systèmes
philosophiques] est tout à fait comparable à
celle d'un
homme qui, ne connaissant rien de la civilisation européenne
actuelle, et ayant eu par hasard entre les mains les programmes
d'enseignement d'une Université, en tirerait cette
singulière conclusion, que les savants de l'Europe sont
partagés en plusieurs écoles rivales, dont
chacune a son
système philosophique particulier, et dont les principales
sont
celles des mathématiciens, des physiciens, des biologistes,
des
logiciens et des psychologues ; cette méprise serait
assurément fort ridicule, mais elle ne le serait pourtant
guère plus que la conception courante des orientalistes
[...]".
Ces notations n'ont pas perdu une
parcelle de leur
actualité ! Que de fois a-t-on vu les modernes
pérorer
sans fin sur des questions aussi insiginifiantes que celle du
"catalogage" par exemple du bouddhisme en religion, philosophie,
métaphysique, etc. ! Pour l'esprit traditionnel, soit ces
questions n'ont aucun sens, soit elles se résolvent de
manière très simple. Toute Tradition, dont le
bouddhisme,
comporte une partie rituelle, destinée à relier
l'homme
à son principe supérieur, et une partie
doctrinale
expliquant la nature des choses et leur lien avec les principes
supérieurs. Par la pratique des uns et la
compréhension
des autres, l'homme renoue avec sa dimension métaphysique.
Aucune Tradition, sinon
dégénérée, ne
saurait être classée dans un système
qu'il soit
philosophique ou non, car un système est chose
fermée
(comprenant un nombre
limitéd'éléments) tandis que
la Tradition est ouverte, ouverte aux possibilités
illimitées dépassant notre monde. En taxant le
bouddhisme
de "philosophie", les modernes s'en tiennent en fait souvent au
critère suivant : la présence ou l'absence d'un
"Dieu".
D'une part, nous ne voyons pas le rapport de ce critère avec
le
terme "philosophie", qui signifie étymologiquement "amour de
la
sagesse", donc désignant une aspiration plus ou moins vague
vers
cette dernière. D'autre part, rappelons que "Dieu"
n'est
qu'un mot servant à exprimer l'Unité. Dans toute
Tradition, il est fait référence à
l'Unité,
qu'on l'appelle Dieu ou autrement. En sorte qu'encore une fois, la
pertinence du critère employé par les modernes
pour
qualifier le bouddhisme demeure inintelligible.
Pour conclure cette notice, soulignons
que cet
ouvrage ne constitue qu'une introduction à l'œuvre
de
René Guénon et que les différents
points qu'il y
aborde font l'objet de développements dans d'autres de ses
écrits.