Dans son ouvrage
La
crise du monde moderne, René
Guénon insiste
sur la différence radicale existant entre l'esprit
traditionnel
et la mentalité moderne. Ce livre était
conçu pour être abordable, même une
personne
dénuée de connaissances traditionnelle pouvant y
avoir
accès.
Le
Règne de la
Quantité présente des
développements sur le même thème, mais
d'une
manière nettement plus approfondie et plus "technique".
Nous pourrions distinguer deux parties
dans ce
livre. La première regrouperait les six premiers
chapitres. Cette partie expose densément la
distinction entre "essence" et "substance", d'où est
tirée celle entre qualité et quantité.
"Essence"
et "substance" sont des termes scolastiques, trouvant leurs analogues
dans le yang et le yin de la Tradition extrême orientale
(voir
La Grande
Triade). A la notion de quantité se
trouve
associée celle de "matière" (à
laquelle fait
songer le mot "substance"). La mentalité moderne s'affirme
nettement "matérialiste", en ce sens qu'elle se tourne
exclusivement vers les objets des sens et tend à tout
rapporter
à eux. Toutefois, la "matière"
envisagée
traditionnellement reçoit une acception fort
différente
de celle présentée par la science moderne.
René
Guénon expose de manière précise et
synthétique cette notion de "matière", racine
obscure de
l'existence, substance modelée par l'essence pour produire
l'indéfinité des formes.
La notion de quantité
suggère celle de
nombre. Cependant, si les nombres ont une valeur quantitative, ils ont
également une valeur qualitative (voir, par exemple,
La
Grande Triade). La
modernité a totalement perdu de vue le second sens des
nombres
pour n'en retenir que le premier. Cette dégradation ne
constitue
qu'une illustration parmi une myriade d'autres de la rapide descente du
monde vers l'aspect inférieur de l'existence ("la racine
obscure"). Elle s'achèvera bientôt par une
dissolution
complète. Cette réduction au quantitatif ne
traduit au
fond que le nivellement par le bas, l'uniformisation, que chacun peut
constater de nos jours. Le règne de l'argent, qu'il suffit
de
dénombrer pour "chiffrer" quelqu'un, constitue un exemple
frappant de cette tendance. Observons de même la
multiplication
des numéros pour désigner les êtres,
les choses,
les lois... Le monde moderne trouve son expression la plus correcte
dans le règne de la quantité, qui trouve son
aboutissement dans celui de l'individu, comme l'expose de
manière très claire René
Guénon (chapitre
VI,
Le principe
d'individuation)
.
Le nombre et la quantité
évoquent
à leur tour l'idée de mesure, application du
nombre
à un objet. Dans l'existence corporelle, l'espace et le
temps
font l'objet de mesures de plus en plus précises par la
science
moderne. Toutefois, ces mesures demeurant d'ordre quantitatif, cette
variété spéciale de savoir en est
venue à
méconnaître complètement les aspects
qualitatifs de
l'espace et du temps. Ce dernier est en effet cyclique, et non
exclusivement linéaire comme l'affirment tant de nos
contemporains. Les propriétés du cycle permettent
de
déterminer les caractères des diverses
époques,
d'orienter son existence, de comprendre le cosmos... Nous retrouvons ce
caractère cyclique du temps avec une évidence si
frappante (les saisons, la vie de tout être, les cycles
biologiques), que l'on se demande comment l'humanité est
parvenue à s'abaisser au point de ne même plus le
discerner. De même, chaque direction de l'espace a ses
qualités propres, susceptibles d'applications diverses (voir
l'art du
Feng
Shui par
exemple). Le symbole le
plus élémentaire de ceci se retrouve dans la
croix
à trois dimensions. N'oublions pas que l'Astrologie, prenant
place dans la Tradition, considère tant la
qualité du
temps (les cycles) que celles de l'espace (les douze signes du Zodiaque
sont autant de directions de l'espace exprimant une qualité
différente).
L'ensemble des six premiers chapitres
posent les
bases de la seconde partie du livre, consistant en une série
d'études sur divers aspects du monde moderne : l'anonymat,
l'uniformité, les statistiques, l'industrie, le
mécanisme, la vie ordinaire, la monnaie, la psychanalyse,
entre
autres. Il ressort de l'ensemble que le monde moderne repose sur un
véritable renversement des valeurs, une caricature de
l'esprit
traditionnel. Ceci est conforme aux données traditionnelles
sur
le cycle, connaissant phase ascendante et phase descendante. Son
début et sa fin se correspondent par une analogie en sens
inverse... L'état du monde moderne laisse ainsi bien songer
qu'il est proche de sa fin. Le fait que les théories
scientifiques récentes "rejoignent" des
vérités
traditionnelles (voir par exemple les "avancées" de la
physique
quantique) paraît significatif. René
Guénon
rappelle à cet égard que la Tradition n'a nul
besoin de
la validation par la science moderne, son domaine échappant
par
nature à tout l'appareillage mental présidant
à
cette dernière. Si la science "retrouve" des
éléments correspondant aux données
traditionnelles, elle
ne les retrouve que par le bas, par la quantité. L'aspect
supérieur, qualitatif justement, lui demeure
étranger.
Elle ne confirme de la sorte que son rôle éminent
dans le
crépuscule de notre humanité.
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