Introduction à :


Astrologie traditionnelle

volume 1

 Principes de l'Astrologie,

Le Zodiaque et les planètes

Lune

(G. Audebrand et I. Ravier)


Soleil et Lune


    L’astrologie appartient originellement aux sciences traditionnelles. Trop souvent, ce dernier qualificatif est confondu avec « ancien », « antique », voire « coutumier » ou, encore plus bassement, « habituel ». Cette dégradation du sens, jusqu’à désigner des petits traits monotones de la vie ordinaire d’un individu, n’est pas isolée. Elle correspond au rétrécissement de l’horizon intellectuel de l’être humain aux seuls aspects quantitatifs et corporels de l’existence, parfois teintés de sentimentalité comme en « philosophie » ou en « psychologie ». L’homme moderne se suppose résident d’un monde uniquement corporel et appréciable valablement seulement par des critères fondés sur la quantité, notion qu’il appréhende d’ailleurs fort mal et de manière limitée (1). Ainsi, que pour être établie « scientifiquement » un fait ou une loi, selon cette forme de pensée, doit être mesurable quantitativement. Dans ce sens, nulle réflexion économique sans chiffres, nulle décision politique sans statistiques et enquêtes d’opinion, pas d’information prise au sérieux si elle ne s’appuie sur une litanie de chiffres, quand elle ne se résume pas à l’énumération de ceux-ci (« l’actualité boursière », les « sondages d’opinion » par exemples), etc. Par définition, par autolimitation, cette connaissance laisse en dehors de son domaine ce qui relève surtout du qualitatif et qu’elle nie plus ou moins fortement, sans examen, attitude d’une légèreté intellectuelle consternante.

    Il paraît dès lors normal que, pour cette mentalité, le caractère traditionnel ou non d’une pratique soit apprécié d’après sa répétition, sa fréquence, son nombre d’adhérents, etc., toutes données quantitatives et tirées de son passé. Peu importe à cet égard le contenu de ces pratiques, non plus que la portée et la vérité de la doctrine les inspirant. Le vocable « traditionnel » Portail de la Vierge (Notre-Dame de Paris)ne comporte ici qu’une idée temporelle et encore dans une acception fort restreinte puisque le temps est ici envisagé uniquement dans son aspect « fixateur » (d’une pratique) et non plus dans son aspect créateur (des phénomènes). Le caractère inerte et mort, autres manifestations de la fixation, d’une telle appréciation paraît une évidence. Elle ne sert en rien à la compréhension de l’objet étudié. Elle pose de plus le problème des seuils, toujours fixés arbitrairement et ramenant par là même à une subjectivité qu’il s’agissait d’éviter : à partir de combien d’années de répétition peut-on parler de tradition, de combien d’adhérents, comment combiner ces deux conditions (cumulatives ou alternatives), etc. ? Prétendre à l’objectivité par le recours aux nombres est commettre une grave erreur, tout comme s’imaginer qu’ils permettent de porter un quelconque jugement d’ordre qualitatif. A l’opposé de cette démarche, une science traditionnelle entend saisir le principe d’une situation vivante, réunissant en elle le passé et l’avenir (2).

    Suivant ce flottement dans la signification du terme « traditionnel », l’astrologie présentée en occident sous ce vocable utilise un matériel provenant d’une source principale : la dernière partie de la tradition gréco-latine (3) appréhendée par les astrologues de la Renaissance (4). Si l’on retient la définition quantitative, l’ancienneté de ces périodes semble accréditer le caractère traditionnel de l’astrologie y étant exposée. Cependant, le terme « traditionnel » revêt initialement et primordialement une toute autre signification. Il provient du verbe latin tradere, signifiant « transmettre ». L’anglais to trade a la même origine. Il ne désigne plus aujourd’hui que l’acte de transmettre des biens, des services, ceci correspondant à la bassesse de la mentalité anglo-saxonne, fondée sur une « intellectualité » d’épiciers, que l’ensemble du monde moderne imite peu ou prou, avec quelques variations locales. Le terme tradition, dans son sens originel, évoque une succession selon une lignée ininterrompue. Effectivement, cette lignée traduit de maillon en maillon le rattachement de tout individu, de tout être, à sa cause, à son origine, qui ne peut avoir elle-même une cause, un antérieur. Ce qui fera ou défera la nature traditionnelle d’un objet, c’est son rattachement au Principe. Ce mot dérive du latin principium : origine, premier. C’est le Tao des extrême-orientaux, transcendant, dépassant tout état d’existence, sans parties, Infini (5). Symbole du cosmos (l'ordre du monde)Sans en être affecté, il affirme l’Etre qui est Unité. De cet Un procèdent un principe céleste et un principe terrestre. De leur dissociation puis de leur union complémentaire naît l’ensemble des êtres (6). Cette doctrine se retrouve dans toute tradition, sous des expressions variées. L’ancienneté, toujours relative, n’est ainsi pas un critère si l’on retient cette définition de nature qualitative. En raison du caractère cyclique de l’histoire, notion mal comprise par les modernes, des périodes de décadence et d’obscurcissement, analogues de la nuit, affectent les sociétés traditionnelles. La compréhension du Principe faiblit, la lettre prime sur l’esprit, les rites se figent en simples observances formelles, avant que tout ne soit finalement perdu de vue. Cette époque est celle des superstitions. Etymologiquement, avant les déviations qu’a connues ce terme jusqu’à perdre à peu près tout sens, superstition signifie « ce qui subsiste (après la bataille), ce qui perdure » (latin superstes, -itis). Au sens exact, une superstition est une idée, une pratique demeurant en vigueur après qu’on en ait perdu le sens (la bataille, événement comportant une perte). La période présente correspond à cette phase cyclique. Si nous écartons le critère de l’antiquité, il ne reste plus qu’à constater, comme Jean Reyor (7), que ce qui est présenté comme traditionnel en matière d’astrologie provient de matériaux issus de périodes de décadence de la tradition occidentale et n’a donc plus grand-chose de traditionnel au sens premier du terme. La Renaissance a mis fin au Moyen Age, époque traditionnelle fondée sur la Chrétienté. Avec elle est véritablement née la mentalité moderne. L’occident avait pu connaître nombre de sciences traditionnelles, dont une partie de l’héritage hellénique, par l’intermédiaire du monde musulman (8). La déviation de l’occident, dont le signe premier le plus visible fut la destruction de l’Ordre du Temple par Philippe IV le Bel (9), sapa progressivement et avec une rapidité étonnante toute compréhension réelle. L’astrologie occidentale du Moyen Age devait tout aux savants de l’Islam. Cet héritage, comme beaucoup d’autres apports de la civilisation et de la tradition islamiques, était désormais nié. Les Musulmans tenaient leur science astrologique de la Grèce antique, laquelle l’avait recueillie de la tradition égyptienne. Plus en amont, son origine est souvent citée comme chaldéenne.

    La divergence sur le sens à accorder au mot « traditionnel » ne doit pas être considérée comme une querelle de lettrés sur la définition d’un mot. Derrière celle-ci se trouvent deux conceptions totalement différentes de l’univers. Ainsi, conformément à l’approche quantitative spécifiquement moderne, l’étude actuelle de l’astrologie se mène le plus couramment en offrant une série indéfinie de significations et de règles, certaines issues de pratiques anciennes, ce sans mode de hiérarchisation réelle. L’usage des statistiques s’y rencontre parfois (10). Cette démarche se situe au rebours de celle d’une science traditionnelle, constituée sur des principes. Dans cet ouvrage, nous voudrions montrer ce que peut être une telle science et sa profonde opposition avec ce qui est perçu comme une science actuellement.

    Jacques-André Lavier expose dans son livre Médecine chinoise, médecine totale (11) les deux approches envisageables de la connaissance : celle correspondant à l’Aigle et celle correspondant à la Tortue. La Tortue est placée sur une plaine et avance, découvrant les objets un à un. A chaque fois, elle doit remodeler ses conceptions sur la plaine, ce qu’elle est, son étendue, ce qu’il y a, ce qu’il pourrait y avoir après, etc. Lente, pénible et toujours incomplète est sa démarche, d’autant que le paysage se modifie pendant son déroulement... Elle repose sur l’amassement, la quantité, lesquels ne peuvent épuiser l'indéfinité des possibilités de manifestation. L’Aigle survole la plaine et Zodiaque et yin et yangl’embrasse d’un regard. Il la connaît une et qualitativement. Les changements du paysage ne l’affectent car il perçoit l’ensemble simultanément et non pas successivement comme s’agissant de la Tortue. Ensuite, l’Aigle plonge sur tel ou tel objet dont il a cerné l’inclusion dans l’ensemble. Remarquons, d’une part, que la Tortue est dotée d’une acuité visuelle très basse, distinguant difficilement les objets, tandis que l’Aigle est au contraire pourvu d’une vue supérieure, ce qui est directement en rapport avec les deux démarches. D’autre part, la méthode de la Tortue est de nature très corporelle, grossière (comme le suggère l’élément terrestre dans lequel elle évolue), alors que celle de l’Aigle s’avère plus subtile (comme le suggère son élément aérien). La science moderne se reconnaîtra dans la première et la traditionnelle dans la seconde.

    Au fond, les sciences modernes et traditionnelles ne sont jamais appelées à se rejoindre. Certainement, l’astrologie traditionnelle n’est pas une science au sens moderne du terme, dans la mesure où elle ne repose pas sur des fondements quantitatifs mais principalement qualitatifs. Elle est la plupart du temps décrite comme l’ancêtre ridicule de l’astronomie moderne. Traditionnellement, astrologie et astronomie ne sont toutefois pas séparées. Conformément au principe de polarisation en essence (le yang des extrême-orientaux) et en substance (le yin), souligné supra, alors que la seconde fournit les données, la première en délivre la signification. L’astronomie joue normalement un rôle substantiel, c’est-à-dire un rôle de support (latin sub stare, se tenir en dessous) relativement à l’astrologie. La décadence d’une tradition, phénomène que nous évoquions plus haut, a fait que l’astronomie s’est détachée de l’ensemble unique qu’elle formait avec l’autre science, pour poursuivre son chemin de manière autonome. La nature substantielle de l’astronomie fait qu’elle a ainsi automatiquement penché vers une approche quantitative des phénomènes, tant quantité et substance sont parentes (12). Il s’agit de nomenclatures Pour parfaire leur connaissance du Cosmos, les Chinois anciens utilisaient les symboles apparaissant par l'application d'un poinçon ardent sur des écailles de tortue.du plus grand nombre d’étoiles possible, de calculs de distances, de masses, des compositions des sols et des atmosphères, etc. Quel est le sens de tout ceci ? Cette tendance vers le pôle quantitatif de l’existence se constate également, par exemple, dans les réunions d’astronomes et de badauds lors d’une éclipse. Aucun ne sait plus le sens de ce qu’il regarde. Seule la foule, la quantité, le groupement importe face à un spectacle à vague connotation sentimentale. Ne reste que le reflet inversé de ce qu’était un rituel organisé autour d’un événement céleste, ce dernier n’étant qu’un simple indicateur des qualités propres à un moment.

    Cette dernière considération est fondamentale pour comprendre la nature de l’astrologie. Comme le Nei Jing Su Wen, un des traités principaux de la médecine traditionnelle chinoise, le précise, les astres servent d’index. Un des grands sujets de querelle entre astronomes et astrologues contemporains porte sur « l’influence des planètes ». Tous semblent à la recherche d’une sorte de « rayonnement », de « radiation », enfin peu importe, qui expliquerait que les astres influenceraient les destinées et caractères humains. Les conceptions les plus grossières (les plus corporelles) vont même jusqu’à se fonder sur la force de gravitation des planètes pour rejeter l’astrologie en soutenant qu’une orange tenue dans la main exerce plus d’influence sur le sujet que Jupiter ou autre. Il y a d’autres choses que le poids… Ce dernier ne peut déplacer que d’autres masses puisque telle est sa nature et son périmètre assigné. Or, l’existence ne se résume évidemment pas à la masse.

    La Tradition n’énonce rien de tel. Comme dit, le mouvement des astres sert d’index, de moyen de repérage. Nous ne nions pas que la masse des astres ou un rayonnement en émanant ont une incidence sur notre vie. Néanmoins, cette incidence s’applique essentiellement à des choses du même ordre (comme la gravitation l’illustre) et, partant, est en premier lieu très limitée quant à son objet. Ainsi, la prise de l’ordre corporel (gravitation, rayonnement, « énergie », etc.) comme explication de tout ne peut être retenue dans la mesure où tout n’est pas d’ordre corporel. Le corps suppose l’étendue et chacun peut constater que, par exemple, la pensée n’est pas incluse dans l’espace. Il paraît dès lors difficile de ne retenir qu’une influence corporelle des astres dans tous les phénomènes que les astrologues décrivent (13). En deuxième lieu, contre l’hypothèse de l’influence exclusivement corporelle, il faut bien admettre que, quantitativement, les « émissions » ou « forces attractives » sont d’ordre infinitésimal et ainsi peu à même d’engendrer les effets qu’ont leur prête puisqu’on entend ici se baser sur la corporéité et partant sur la quantité, sur le plus grand nombre. Enfin, cette hypothèse de l’influence corporelle (ou ces hypothèses, mais réunissons-les car elles procèdent toutes de la même idée de base) comporte l’inconvénient de ne rien expliquer en fin de compte. Ces attractions et rayonnements étant indécelables, quelles informations, quelles lois en tirer ? L’invocation de ces influences corporelles apparaît comme un pur jeu verbal, sans portée et dont se gaussent à juste titre les scientifiques modernes.

    La Tradition considère les astres comme des indicateurs de l’état du monde. Cette appréciation est tirée de la loi d’analogie, dont nous aurons à traiter dès le début des développements. René Guénon traduit ceci de la manière suivante : « […] les symboles ou les mythes n’ont jamais eu pour rôle […] de représenter le mouvement des astres ; mais la vérité est qu’on y trouve souvent des figures inspirées de celui-ci et destinées à exprimer analogiquement tout autre chose, parce que les lois de ce mouvement traduisent physiquement les principes métaphysiques dont elles dépendent » (14).

Idéogramme archaïque symbolisant le Yi king, le Classique des changements. Dans cet idéogramme apparaît le rôle du Yi Jing : guide et conseil. En effet, à gauche, nous trouvons le signifiant de "condition requise" et, à droite, figure le symbole du changement.

    La mentalité et la science modernes considèrent l’espace et le temps comme des facteurs, des conditions, où tout intervalle est envisagé comme équivalent à un autre. Autrement dit, ces deux conditions seraient uniformes et homogènes : une seconde en vaut une autre, un mois un autre, une distance entre deux points de l’espace une autre pourvu qu’elles aient la même mesure, etc. Tout y est égal à l’intérieur d’une même catégorie de découpage. Ainsi, l’espace et le temps sont ici envisagés d’un point de vue où seule la quantité a de l’importance : plus ou moins d’espace, plus ou moins de temps. Cette vision n’a de légitimité que si l’on s’en tient à une approche très basse des choses. L’espace et le temps ne sont pas de pures quantités non plus que des termes homogènes. Ils sont dotés de certaines qualités. Ainsi, selon la direction que l’on vise, l’espace aura une qualité différente et, selon le moment où l’on se situe, le temps ne sera pas qualitativement semblable. Nous ne voyons d’ailleurs pas au nom de quoi on peut définitivementDans le secret des anciens temples était enseignée la Tradition. affirmer qu’aller au nord ou au sud est équivalent, à moins de n’envisager les choses que de manière purement quantitative (telle distance parcourue, ce qui ne retrace qu’une partie du phénomène (15)). Une remarque analogue vaut pour le temps : qualitativement, la journée d’un vieillard diffère dans son appréhension de celle d’un enfant (le temps se contracte au cours de l’existence), une minute de souffrance dure plus qu’une minute de plaisir, le temps ne passe pas de la même manière en hiver et en été, etc. La compréhension de ces qualités est l’objet de certains enseignements traditionnels et se retrouve donc dans les arts et sciences traditionnels, telle l’astrologie. Cette dernière est trop souvent confondue avec la divination, l’art de la prévision. Ces derniers n’occupent pourtant, traditionnellement, qu’un rang très inférieur (16). L’astrologie, comme toute science traditionnelle, participe avant tout de l’enseignement doctrinal. Au fond, l’attribution du caractère divinatoire à l’astrologie traditionnelle semble étrangement parent de la réduction du mot tradition au sens d’ « habitude » : il s’agit uniquement de retracer les divers événements et faits de la vie d’un individu, en l’agrémentant d’un portrait plus ou moins psychologisant. La finalité de l’astrologie se trouve réduite à cela.

    Lorsque cette mentalité s’empare de l’astrologie, surgissent une foule de questions n’ayant pas lieu d’être. Parce que mal posées, ces interrogations ne peuvent aboutir à aucune compréhension, à aucune certitude intellectuelle. La question de l’influence des astres a déjà été abordée succinctement et forme une illustration de ce genre de questionnements et des errances auxquelles il est capable de donner naissance. Il y en a d’autres. Celle du hasard revient fréquemment. A y bien regarder, attribuer des événements au hasard revient à affirmer qu’ils se produisent « comme ça », sans cause réelle. Ce genre d’hypothèse devrait choquer la rationalité, toute conséquence ayant sa cause. En fait, dans ce genre de considérations, nous retrouvons la réduction de tout au quantitatif. Sans se préoccuper de la nature qualitative des choses et des êtres, ni par conséquent pouvoir l’apprécier, la mentalité moderne ne peut plus que grouper quantitativement certaines catégories d’événements (accidents par exemple) et dire qu’un pourcentage de populations sera touché, le hasard, ressemblant d’ailleurs à un dieu ivre, se chargeant de tirer les noms de son chapeau. La même mentalité, ou du moins une partie de ceux qui l’ont, se gausse évidemment de la religion, de l’initiation et des traditions… Toujours concernant les pseudo questions, peuvent être citées celles du déterminisme et du libre arbitre (17), de la place de la divination, du caractère ou non contraire à la foi de l’astrologie, du géocentrisme et de l’héliocentrisme (18), de l’impossibilité de la vérité de l’astrologie traditionnelle au regard des multiples formes qu’elle adopte dans les différentes traditions (les astrologies hindoue, chinoise et occidentale par exemple se présentent de manière très différentes), sans compter celles ayant un caractère plus « technique », telles celles tournant autour de la domification (19).

    L’astrologie traditionnelle n’ayant pas pour propos principal de deviner l’avenir, il nous faut en préciser l’usage. Confucius a dit : « Comprendre la volonté du Ciel conduit à la sagesse ». Le mouvement des astres est réglé sur celui du Ciel. Le Ciel correspond au yang, à l’essence appliquant ses qualités à la substance, comme la main du potier façonne la  terre glaise (20). En connaissant la signification du mouvement des astres, nous comprenons la volonté du Ciel. Nous y conformant, nous devenons progressivement sages (21). Lao Tseu a dit : « Connaître les autres, c’est la sagesse ». Confucius s’en est inspiré : « Etre humain, c’est aimer les hommes. Etre sage, c’est les connaître » (22). L’astrologie permet de porter des mondes en soi, de comprendre le fonctionnement intime d’autrui, sans le masque des apparences et la superficialité, la banalité du contact ordinaire entre êtres. Macrocosme et microcosme sont en analogie : tout ce qui est en bas correspond à ce qui est en haut.Tchouang Tseu a dit : « Dans la discussion ne jaillit pas la lumière ; dans l’abstrait, le sage se tient en repos et ne disserte pas : dans le concret il considère mais ne juge pas ». Le propos de l’astrologie n’est pas de délivrer de plates leçons de morale, de dire le bien et le mal. Le moralisme constitue l’un des pires ennemis de la sagesse véritable. En comprenant la place de chacun, attribuée par le Ciel, et en accordant consciemment nos actions à Sa Volonté, nous parfaisons notre sens de l’unité présidant à la vie. Dans l’unité, il ne saurait y avoir de jugement, ni de bien, ni de mal. Tchouang Tseu rappelle à propos que les discussions sont stériles, font perdre du temps sur le chemin de la connaissance. Par discussions, il entend bien sûr les sots débats dont l’ « esprit » procède tant de la division, négation de l’unité, que de la vanité consistant à croire son opinion, toute individuelle, supérieure à celle d’autrui. Les arguties sont perte de temps et amoindrissement de l’intellectualité. Elles ne font que manifester des tempéraments tracassiers, donc d’un ordre très inférieur. Par l’étude d’autrui, astrologique par exemple, nous pouvons comprendre intimement que l’autre est contenu dans la même unité que nous. Ceci participe de la sagesse.

    Cette connaissance s’applique à soi également. Savoir s’observer impartialement, dans ses qualités et ses défauts, voici une autre leçon de sagesse délivrée par l’astrologie. Lao Tseu soulignait : « Se connaître soi-même, c’est sagesse supérieure ». La connaissance de soi offerte par l’astrologie concerne à la fois nos tendances et les moyens de se perfectionner, le perfectionnement devant s’entendre ici non pas dans son sens moderne (amélioration constante de « performances » matérielles ou mentales) mais comme l’ajustement à la Volonté du Ciel, d’où le caractère de supériorité de la sagesse procurée (23). A cet égard, un conseil doit être délivré. Il ne vaut mieux pas trop regarder son propre thème tant que l’on n’a pas acquis suffisamment d’assurance dans l’interprétation. On a en effet alors tendance soit à noircir le portrait, soit à l’enjoliver, sans que ceci corresponde à la réalité. Si l’astrologie traditionnelle joue un rôle d’adjuvant dans la réalisation spirituelle, elle est insuffisante à cet égard (24). Il convient qu’elle soit adjointe à un rattachement à une tradition établie, régulière et conforme à la nature de l’être (25). Ceci est l’essentiel et il convient de ne pas s’exagérer l’importance de l’astrologie, qualifiée par certains de « reine des sciences ». Cette dernière opinion fait partie des fausses doctrines donnant une image caricaturale des choses, en même temps qu’elle permet une « autoglorification » du moi qui a la prétention de l’étudier. Nous ne voyons par exemple pas en quoi elle serait supérieure à l’alchimie traditionnelle. Plus essentiellement, la seule science méritant véritablement ce nom est la métaphysique, laquelle dépasse les conditions de ce monde (26). L’astrologie se restreignant à notre présent état d’existence, elle ne saurait prétendre à cette place, nonobstant les allégations fantaisistes de telle ou telle individualité (27).

    Néanmoins, en suivant les mouvements du Ciel, nous habituons notre esprit aux conditions de ce monde, à la cohérence de celui-ci et redevenons aptes à le relier aux principes supérieurs. Nous n’accusons plus le sot hasard. Nous comprenons la loi de causalité de manière profonde. Notre esprit s’élargit. Ceci aide considérablement à alléger le poids des souffrances que la vie réserve à tous. Confucius a dit à ce sujet : « Celui dont la pensée ne va pas loin verra ses ennuis de près ». Au-delà, comme dans l’alchimie traditionnelle, l’astrologie aide à la réalisation spirituelle, fournissant un support Le Sceau de Salomon, symbole de l'analogie : le triangle pointe en bas est le reflet du triangle supérieur, pointe en haut. Le premier représente le bas, le second le haut.appréciable dans l’enseignement initiatique. Ce dernier, pour être effectif, suppose un rattachement traditionnel réel. L’usage initiatique de l’astrologie est double. D’une part, l’astrologie traditionnelle apporte un support doctrinal permettant à l’être de se réaliser spirituellement (28), même si ce support, parce que simplement support, est insuffisant. Il ne dispense pas de l’initiation, rituel véhiculant une influence spirituelle, germe de la réalisation ultérieure. L’enseignement initiatique passe par les symboles et l’astrologie expose d’une manière synthétique le symbolisme cosmologique. D’autre part, cette science sacrée se rattachant à la « science des signatures », elle permet de retrouver la véritable nature d’un être (l’intérieure, non la superficielle (29)), partant ses qualifications éventuelles pour telle ou telle forme d’initiation (30). Dans le même sens, elle peut tracer le plan particulier que l’être doit suivre pour parvenir à ce but. A lui de l’effectuer. Les voies de réalisation sont en nombre indéfini, nombre égal à celui des êtres eux-mêmes, mais le but est Un.

    Terminons par quelques conseils s’agissant de l’apprentissage. Dans ses Entretiens, Confucius a précisé qu’« entendre ou lire sans réfléchir est une occupation vaine ; réfléchir sans livre ni maître est dangereux ». L’étudiant en astrologie doit constamment avoir présent cet aphorisme à l’esprit. Deux dangers sont signalés ici. En premier lieu, il s’agit d’éviter le « bourrage de crâne », ou l’on prend sans discernement tout ce qui se présente, du meilleur au pire. Cette démarche est d’ordre quantitatif. La Tortue ne s’élèvera jamais. De même, l’étudiant se doit de fournir un effort personnel de compréhension. MéditationIl n’est pas une machine répétant un programme, triste sort réservé par l’éducation actuelle à ceux qui la suivent, contraints et forcés d’ailleurs tant elle est ennuyeuse. Il se développe en mûrissant en lui la connaissance et donc en cessant de la considérer comme quelque chose d’extérieur à lui. Le second danger évoqué par Confucius se situe à l’opposé. Il concerne des êtres méprisant l’héritage du passé (31), imbus de leur propre personne, se croyant intelligents et finissant par s’égarer faute d’être capables d’avoir la modestie de respecter l’ordre de la transmission. Il peut s’agir également de personnes errant sans cesse, ne trouvant pas, doutant de tout et s’affaiblissant continuellement. Ils se perdent dans la circonférence, dans la multiplicité, dans la Ronde des existences. L’apprentissage se fait sous l’égide d’un maître et repose sur une réflexion personnelle, critique, mais humble. La critique ne sert qu’à pointer ses propres incompréhensions pour les abattre. Le livre sur les principes de l'astrologie, le Zodiaque et les planètes est un guide, une introduction. Il a ses propres limites. Il vise seulement à aider à éveiller certaines possibilités. Il ne constitue qu’une carte. L’essentiel se déroule ailleurs. La connaissance est intérieure. C’est vers l’intérieur de lui-même que l’aspirant à la connaissance doit se tourner. C’est en (r)établissant l’unité entre l’intérieur et l’extérieur que l’on accède à la connaissance de soi. Il ne doit pas se comporter comme l’imbécile décrit par Confucius, qui, quand le doigt montre la Lune, regarde le doigt. Le doigt symbolise le guide, la Lune la connaissance. Le livre susmentionné doit finir par être oublié. Il n’est qu’une béquille, utile seulement avant de savoir marcher seul.

    Les lois qui y sont présentées sont souples et vastes. L’intellectualité traditionnelle ouvre à la Possibilité universelle, seule véritablement illimitée. Aucune rigidité d’esprit ne doit présider à l'application de ces lois. Toute systématisation, toute velléité d’application mécanique sont à écarter. Un proverbe chinois énonce : « Une méthode fixe n’est pas une méthode ». Les règles existent, mais retracent l’indéfinie diversité de la vie. Leur souplesse n’est pas la négation de leur présence et n’excluent pas la fermeté, comme nous le verrons. Les législations modernes sont tatillonnes, vétilleuses, contraignantes et purement conventionnelles, produits de la rationalité et du sentiment, lesquels, faute de connaissance des principes animant le monde, dérivent tel un navire sans amarres. Elles désagrègent progressivement la société et ses membres. Elles se situent à l’opposé de l’esprit traditionnel.

    L’étudiant ne doit pas non plus craindre la lenteur du travail, ni les premières difficultés. Lao Tseu a dit à cet égard qu’« deux voies issues du même PrincipeUn voyage de mille kilomètres commence toujours par un premier pas ». Franchir ce pas est difficile et se maintenir sur la voie également. Concernant la lenteur, un proverbe chinois énonce : « Ne craignez pas d’être lent, craignez seulement d’être à l’arrêt ». Aucun effort dans la bonne direction, celle procurant à l’être le bonheur indissociable de la connaissance, n’est vain. Pour ceux qui ignorent l’esprit traditionnel, son abord déroute. La Tradition change l’abord des choses, la manière de voir le monde, loin des schémas stériles et vides où s’arrête la vie. L’adaptation est dure au début. Une remise en cause, une crise se présentent rapidement. Néanmoins, comme le souligne un proverbe chinois, « Le travail de la pensée ressemble au forage d’un puits ; l’eau est trouble d’abord, puis elle se clarifie » (32).

    Etudier l’astrologie traditionnelle ouvre une porte à ceux qui ne connaissent pas la Tradition. En tant que science traditionnelle, elle permet de partir d’une base « concrète » pour élever ensuite sa compréhension. Pour ceux connaissant déjà la Tradition, l’astrologie fournit l’occasion de pratiquer une science en rapport. Cette activité permet d’accompagner le développement spirituel de l’être (33).

    Aborder l’astrologie suppose de poser en premier lieu les principes, comme le veut la démarche traditionnelle. A partir de ces principes, le symbolisme des divers facteurs astrologiques peut être exposé. Ces facteurs ne forment pas un ensemble épars mais s'intègrent dans une structure cohérente exprimant l'ordre du monde, lui-même conforme aux principes. La compréhension suppose un travail intérieur et ne peut se faire qu’en soi. Nous espérons que le lecteur s’en apercevra : s’il existe de multiples développements, ils ne sont finalement tirés que de très peu de choses, de quelques principes et, ultimement, d’un Principe. Ce sont ces principes qui importent :

    « Trente rayons convergent au moyeu

    mais c’est le vide médian

    qui fait marcher le char.

    On façonne l’argile pour en faire des vases,

    mais c’est du vide interne

    que dépend leur usage.

     Une maison est percée de portes et de fenêtres,

    c’est encore le vide

    qui permet l’habitat.

     L’Etre donne des possibilités,

    c’est par le Non-Etre qu’on les utilise » (34).

 Le Centre et le monde

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(1) Voir : René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, éd. Gallimard. Retour au texte.

(2)Voir : G. Audebrand et I. Ravier, La place de l'astrologie dans la réalisation spirituelle. Retour au texte.

(3) Notamment Ptolémée et son Tétrabiblos, amené en occident par la civilisation islamique. Retour au texte.

(4) Morin de Villefranche, par exemple. Retour au texte.

(5) Sur ces notions, voir : René Guénon, Les Etats multiples de l’Etre, Guy Trédaniel éditeur. Retour au texte.

(6) Voir : René Guénon, La Grande Triade, éditions Gallimard. Retour au texte.

(7) Jean Reyor, Etudes et recherches traditionnelles, éd. Traditionnelles, « Astra inclinant non necessitant », pages 288 et 289. Retour au texte.

(8) Voir : René Guénon, Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme, éd. Gallimard, chapitre VIII, Influence de la civilisation islamique en Occident. Retour au texte.

(9) Voir : René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, éd. Véga, chapitre VII, Les usurpations de la royauté et leurs conséquences. Retour au texte.

(10) Voir : René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, éd. Gallimard, chapitre X, L’illusion des statistiques. Retour au texte.

(11) Chez Grasset. Retour au texte.

(12) Voir : René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, éd. Gallimard, chapitres I et II notamment. Retour au texte.

(13) Si la pensée se manifeste entre autres par une activité du cerveau, d’ordre corporel, cette dernière n’est pas la source de la pensée : comment un corps pourrait-il engendrer quelque chose qui n’est manifestement pas un corps ? Retour au texte.

(14) René Guénon, Le Symbolisme de la Croix, Guy Trédaniel éditeur, page 12. Retour au texte.

(15) Il est vrai que la Tortue, vu la limitation de ses facultés, ne peut qu’errer et attendre de rencontrer les objets sur son chemin. Retour au texte.

(16) Les dangers de cette pratique sont à signaler : attention portée vers les éléments les plus résiduels, partant dispersion et perte de l’essentiel, risques certains d’auto-suggestion ou de suggestion, déséquilibre psychique (que l’on voit par exemple certaines prédictions délirantes et semant le trouble ; voir : René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, éd. Gallimard, chapitre XXXVII, La duperie des « prophéties »). Tout ceci coïncide avec le caractère inférieur (substantiel, quantitatif) de la divination. Il est « amusant » de noter que la science moderne, malgré ses préventions contre ce qu’elle estime des superstitions, entre autres l’astrologie, a monté un appareil divinatoire (sensé prévoir l’avenir) fondé sur la quantité : les études statistiques, les sondages. Les résultats de ces études sont illusoires et ravageurs, comme l’état des populations et celui de la planète le montrent à présent clairement. Il est toutefois vrai que les statisticiens s’illusionnent beaucoup moins sur la fiabilité du produit de leurs jeux de numération que ceux qui s’en emparent (politiciens, journalistes, managers, etc.). Voir sur ce sujet : René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, éd. Gallimard, chapitre X, L’illusion des statistiques. Sur la divination, voir : G. Audebrand et I. Ravier, Les dangers de la divination. Retour au texte.

(17) Voir : G. Audebrand et I. Ravier : Déterminisme, fatalité et liberté selon l’astrologie et la tradition. Retour au texte.

(18) Voir : G. Audebrand et I. Ravier, Astrologie et géocentrisme. Retour au texte.

(19) Voir : G. Audebrand et I. Ravier, La domification selon Porphyre ; mêmes auteurs, Sens direct et sens converse de lecture des maisons. Retour au texte.

(20) Voir : G. Audebrand et I. Ravier, Astrologie traditionnelle, Les principes, Le Zodiaque et les planètes. Retour au texte.

(21) Sur ces questions, voir : G. Audebrand et I. Ravier, La place de l’astrologie dans la Réalisation spirituelle. Retour au texte.

(22) Sur les rapports entre taoïsme et confusianisme, correspondant à ceux entre ésotérisme et exotérisme, voir : René Guénon, Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme, chapitre X, Taoïsme et Confucianisme. Retour au texte.

(23) La sentence a aussi une interprétation supérieure et désigne la connaissance du Soi, du Tao. Le Soi n’a évidemment aucun rapport avec ce que désignent par le vocable la psychologie moderne. Sur le Soi, voir : René Guénon, L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, Editions traditionnelles, chapitre II, Distinction fondamentale du Soi et du « moi ». Retour au texte.

(24) Voir : G. Audebrand et I. Ravier, La place de l’astrologie dans la Réalisation spirituelle. Retour au texte.

(25) Pour des développements sur cette question, voir : René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Editions traditionnelles. Retour au texte.

(26) Pour une synthèse, voir : René Guénon, La Métaphysique orientale, Editions traditionnelles. Retour au texte.

(27) Cette dénomination nous semble provenir d’une incompréhension du rattachement de l’astrologie à l’ « art royal », c’est-à-dire aux sciences traditionnelles secondaires afférentes à l’initiation royale, laquelle est propre à la caste des « guerriers ». Au-dessus se situe l’initiation sacerdotale correspondant directement à la métaphysique. Voir : René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Editions Vega, chapitre II, Fonctions du sacerdoce et de la royauté. Retour au texte.

(28) Voir : René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Editions traditionnelles, notamment le chapitre XXXI, De l’enseignement initiatique. Retour au texte.

(29) La nature d’un être est une, n’est pas intrinsèquement duelle, tandis que l’expression de cette nature peut être multiple et complexe. Sur la nature d’un être, voir : René Guénon, La Grande Triade, éd. Gallimard, chapitre XIII, L’être et le milieu. Retour au texte.

(30)  Voir : René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Editions traditionnelles, chapitre XIV, Des qualifications initiatiques. Retour au texte.

(31) La psychologie moderne met en avant l’héritage du passé mais dans un sens complètement différent. Il s’agit de passés individuels dont le sondage récurrent lie la personne à toute une série de traits et d’événements inactuels et le plus étroitement bornés possible. Ceci la fait rétrograder et l’enferme de plus en plus dans son ego. Le passé dans son sens traditionnel fait appel à la notion de lignée remontant de proche en proche jusqu’à son origine, symbole de l’Origine elle-même (le Tao, selon la terminologie chinoise). L’héritage du passé n’y concerne pas de menus faits individuels, mais la doctrine traditionnelle elle-même. Retour au texte.

(32) Voir : G. Audebrand et I. Ravier, Les crises vues par l’astrologie traditionnelle. Retour au texte.

(33) Voir : G. Audebrand et I. Ravier, La place de l'astrologie dans la Réalisation spirituelle. Retour au texte.

(34) Lao-Tseu, Tao-tö king, chapitre XI, traduction Liou Kia-Hway, Folio. Retour au texte.




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